Francis Hallé : le grand défenseur du vivant
Le monde de la botanique est en deuil. Francis Hallé, botaniste et biologiste français de renommée mondiale, s’est éteint le 31 décembre 2025 à l’âge de 87 ans. Il est décédé chez lui, à Montpellier, entouré de sa famille, le soir de la Saint-Sylvestre. Ancien professeur à l’université de Montpellier et ardent défenseur des forêts tropicales primaires, il laisse derrière lui une œuvre scientifique et poétique monumentale dédiée à la compréhension et à la protection des arbres.
Une vocation née de l’observation et de l’aventure
Né le 15 avril 1938 à Seine-Port, Francis Hallé grandit dans une fratrie de sept enfants. Bien que ses parents lui aient transmis précocement le goût des plantes, sa véritable vocation ne se déclare qu’à l’âge de 20 ans, alors qu’il étudie à la Sorbonne et s’émerveille devant l’autonomie d’une petite plante poussant sur son balcon.
Sa carrière le mène rapidement sous les tropiques, notamment en Côte d’Ivoire, au Congo-Brazzaville et dans l’ex-Zaïre. C’est en Afrique qu’il découvre la forêt primaire et qu’il développe sa spécialité : l’architecture des arbres, une méthode permettant d’identifier les géants de la forêt par leur structure sans avoir besoin d’accéder à leurs fleurs.
Le Radeau des cimes : à la conquête de la canopée
Francis Hallé restera pour beaucoup l’homme du « Radeau des cimes ». Lancée en 1986, cette épopée scientifique utilisait un dispositif ingénieux — un filet de cordage déposé sur le sommet des arbres par une montgolfière — pour permettre aux chercheurs d’étudier la canopée. C’est dans cet étage supérieur de la forêt, jusqu’alors inaccessible, que se trouve la biodiversité la plus riche de notre planète. Ces expéditions, menées jusqu’en 2012 en Guyane, au Gabon ou à Madagascar, ont permis des observations botaniques et entomologiques sans précédent.
Un pédagogue engagé contre « l’addiction au fric »
Au-delà de ses recherches, Francis Hallé était un communicateur hors pair qui détestait le jargon scientifique. Dessinateur infatigable, il a constitué un corpus de dizaines de milliers de croquis, alliant précision descriptive et facture poétique. Ses ouvrages, tels que Éloge de la plante (1999) ou son Atlas de botanique poétique (2016), ainsi que sa participation au film de Luc Jacquet, Il était une forêt (2013), ont capté la sympathie du grand public.
Cependant, son émerveillement s’accompagnait d’une colère sourde face à la destruction des forêts. Il dénonçait régulièrement les politiciens et les multinationales qu’il jugeait responsables de la déforestation massive par « addiction au fric » et démarche « coloniale ». Pour lui, l’espèce humaine faisait preuve d’une « stupidité et d’une prétention incroyables » face à des arbres qui nous « donnent l’air que l’on respire ».
Le rêve ultime : une forêt primaire en Europe
Ces dernières années, Francis Hallé s’était consacré à un projet « extra-ordinaire » : faire renaître une forêt primaire de 70 000 hectares en Europe de l’Ouest. Ce projet ambitieux, porté par l’association qui porte son nom, consiste à laisser la nature travailler seule, sans intervention humaine, pendant sept siècles.
Conscient qu’il ne verrait jamais l’aboutissement de cette œuvre, il déclarait avec sérénité qu’il ne serait pas présent au « pot de lancement » de cette forêt, mais qu’il était de l’honneur de l’humanité d’entreprendre un tel projet sur le long terme. Son association s’est déclarée « plus que jamais déterminée » à concrétiser ce rêve pour que les générations futures puissent à nouveau connaître la splendeur d’une forêt vierge en Europe.
Pour Francis Hallé, étudier un arbre, c’était comme prendre soin d’un être cher. On peut comparer son approche à celle d’un horloger qui, au lieu de démonter le mécanisme pour le comprendre, choisirait de l’observer patiemment fonctionner pendant des siècles pour en saisir toute la subtile harmonie.